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Haïti : la « rançon » de l’indépendance payée à la France.

Présentateur
C’est un petit pays qui concentre beaucoup de malheurs, d’ordre naturel tout d’abord, des séismes, des inondations à répétition. Haïti est également confronté à une classe politique parfois autoritaire, parfois corrompue. A cela s’ajoute une pauvreté, une insécurité qui fait que l’île se retrouve aux mains des groupes armés. On se demande parfois si Haïti n’est pas frappé par une malédiction. L’explication est peut-être plus terre à terre. Dans une série exceptionnelle, le New York Times publie une enquête sur l’histoire de la dette haïtienne et explique comment Notamment, Haïti a été obligé de payer pour obtenir son indépendance de la part de la France. On en parle avec vous, Constant Méheu. Bonjour. Merci de nous accorder votre temps. Vous êtes journaliste au New York Times et vous avez donc participé à cette incroyable série, un long travail qui a duré plus d’un an, je crois. D’abord, qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à Haïti et à l’histoire de sa dette?

Constant Méheut
Bon, écoutez, exactement ce que vous venez de dire, c’est-à-dire qu’on a une collègue qui s’appelle Catherine Porter, qui connaît bien Haïti, qui a fait beaucoup de reportages là-bas, et qui, à chaque fois qu’elle allait sur place, se demandait, mais comment se fait-il que ce pays est aussi pauvre? Comment se fait-il qu’il n’y a pas de système de métro? Comment se fait-il qu’il n’y a pas d’égo qui fonctionne? Comment se fait-il qu’il n’y a pas de système d’éducation publique solide? Et, petit à petit, elle a entendu parler de cette histoire, cette fameuse dette de l’indépendance, qui est aussi une des raisons, en plus de celles que vous venez d’évoquer, mais qui est une raison qui, elle, a été complètement oubliée. Et donc on a voulu revenir, justement, sur cette histoire de la dette d’indépendance, de voir comment est-ce que cette dette, qui est unique, qui est un cas unique dans l’histoire, où un pays où les anciens esclaves vont finalement payer des compensations à leurs anciens maîtres, a finalement aidé à faire rentrer Haïti dans un cycle d’endettement perpétuel, infernal, selon certains historiens, et donc a impacté son développement économique.

Présentateur
Tout commence 20 ans après l’indépendance d’Haïti. Le roi Charles X lance un ultimatum à la population. C’est soit la guerre, soit la bourse. Les haïtiens vont devoir payer l’équivalent de 150 millions de francs à leur ancien maître. On verra que ce sera beaucoup plus au final. 150 millions, c’est colossal pour le budget d’Haïti à l’époque.

Constant Méheut
A l’époque c’est colossal, on a quelques estimations du PIB d’Haïti en 1825, et ces estimations donnent un PIB à 50 millions, donc on est sur une dette qui représente trois fois le PIB du pays. Par ailleurs, le premier paiement, puisque c’était 150 millions, qui devait à l’origine être payé en cinq annuités. Rien que le premier paiement représentait six fois les revenus publics du pays en 1825. Donc Haïti tout simplement ne peut pas payer. Et donc Haïti va être forcé de faire la seule chose qu’il peut faire pour payer, pour honorer sa dette, c’est d’aller emprunter auprès de banques françaises dès 1825.

Présentateur
Ce qu’on appelle la double dette.

Constant Méheut
Exactement, voilà. C’est ce qui va former la double dette, l’indemnité aux anciens esclavagistes français et le premier emprunt qui est contracté justement pour financer, pour aider à financer le début de cette indemnité.

Présentateur

– Au total, vous estimez qu’Haïti a payé à la France 560 millions de dollars, une somme qui a été détournée et qui aurait pu servir au développement de l’île.

Constant Méheut
Exactement. 560 millions de dollars en tant que tel, c’est une somme qui reflète assez mal l’impact économique sur le développement d’Haïti. C’est très peu comparé par exemple au PIB d’Haïti actuellement qui est de 14,5 milliards de dollars. En revanche, il faut voir ce que ces 560 millions de dollars auraient pu permettre en termes de logement économique. Et donc on a travaillé avec 15 économistes là-dessus pour estimer qu’est-ce que seraient devenues ces sommes si elles étaient restées en Haïti. On est arrivé à une fourchette en termes de coût d’opportunité économique qui est entre 21 milliards de dollars et 115 milliards de dollars, c’est-à-dire entre une fois et huit fois le PIB d’Haïti en 2020.

Présentateur
115 milliards de dollars, ça veut dire entre les remboursements de cette dette, des emprunts et donc le manque à gagner pour Haïti, c’est ça C’est le manque à gagner exactement.

Constant Méheut
C’est exactement le manque à gagner. C’est-à-dire que pour cette fourchette, on a pris deux hypothèses. Une assez conservatrice qui est de dire si cet argent était resté en Haïti,? il aurait grandi au même taux de rendement que le reste de l’économie. Donc pour ça, on utilise le taux de croissance réel du PIB d’Haïti. Mais beaucoup d’économistes nous ont dit attendez, ce sont des sommes qui sont tellement énormes qu’elles auraient de toute façon boosté la croissance économique d’Haïti.

Présentateur
Un peu comme en République dominicaine qui partage l’île.

Constant Méheut
Voilà. Exactement. Et donc on a pris en fait la croissance économique moyenne du reste des pays d’Amérique latine, et en utilisant cette croissance économique moyenne comme taux de rendement pour ces sommes, on arrive à 115 millions. Et c’est vrai que c’est frappant encore une fois qu’on est sur la même île, un pays où il y a justement des réseaux de métro, des réseaux d’égout, des écoles, et puis vous traversez la frontière et vous arrivez en Haïti où c’est une situation bien différente.

Présentateur
Ce système, il a duré combien de temps?

Constant Méheut
Ce système en tant que tel sur la double dette, elle a été remboursée définitivement en 1888. Mais pour rembourser cette double dette, on l’a dit, Haïti a dû emprunter une première fois, puis a emprunté de nouveau dans les années 1870 en partie, aussi dans l’espoir de pouvoir rembourser cette double dette. Les ressources avaient été tellement, je dirais, pompées aussi par ces paiements à la France que Haïti a dû ensuite emprunter de nouveau à la fin du 19e siècle. Et donc la mainmise financière de la France sur Haïti, elle a duré jusqu’à la fin du 19e siècle, au moment où les Etats-Unis sont devenus, je dirais, la puissance dominante.

Présentateur
Et avant l’arrivée des Américains, il y a eu une banque française aussi qui a mis la main sur le trésor haïtien?

Constant Méheut
Le crédit industriel et commercial, exactement.

Présentateur
Le CIC.

Constant Méheut
Le CIC, voilà. En 1875, le CIC est derrière un prêt qui va être justement accordé à Haïti en partie à l’origine justement pour aider à finir de rembourser cette double dette. Et c’est surtout en 1880 que le CIC rentre véritablement en Haïti en créant la Banque Nationale d’Haïti. qui est censé justement aider le développement économique d’Haïti, et c’est ce que montre notre enquête, va surtout en fait enrichir les actionnaires du CIC et les investisseurs qui ont été ramenés par le CIC dans cette affaire plutôt juteuse pour eux.

Présentateur
En 1914, Haïti continue de payer sa dette à la France, finalement indirectement. Et puis, le pays voit arriver les Américains. C’est un nouveau cauchemar qui commence, un nouveau pillage?

Constant Méheut
C’est un nouveau pillage. Et surtout, ce qui est intéressant, c’est qu’en fait, les Américains vont en un sens perpétuer le système qui avait été mis en place par les banques françaises, à savoir prendre le contrôle des finances haïtiennes, imposer des taxes qui sont très importantes et surtout imposer un nouvel emprunt en 1922 à Haïti. Derrière les Américains, il y a la National City Bank, qui est l’ancêtre de Citigroup, qui est cette banque américaine aujourd’hui bien connue. Pendant dix ans, on va avoir quasiment un quart des revenus publics d’Haïti qui vont être transférés à la National City Bank, puisque c’était elle qui avait le contrôle sur un emprunt qui avait été imposé par Haïti. par les Etats-Unis.

Présentateur
Haïti en sortira exsangue. Revenons à cette affaire de la double dette en France. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un président haïtien qui a demandé réparation au début des années 2000, Jean-Bertrand Aristide, qui réclame plus de 21 milliards de dollars. Il n’y aura pas de suite, à part que lui a été destitué.

Constant Méheut
Tout à fait, on est en 2003, c’est un discours en avril 2003, Jean-Bertrand Aristide frappe un grand coup en demandant justement ces remboursements à hauteur de 21 milliards de dollars, ce qui aujourd’hui serait plutôt de l’ordre de 30 milliards de dollars, en dollars actuels si on prend en compte l’inflation. Immédiatement, la France va réagir. On a interrogé beaucoup d’ambassadeurs et de diplomates français en essayant d’étouffer tout simplement cette demande de remboursement. Une commission va être créée pour officiellement travailler sur les liens entre Haïti et la France. Mais il va y avoir également une mission, elle qui n’est pas officielle, qui est précisément de faire en sorte de mettre de côté cette demande de restitution. s’ensuit l’année 2003, a été plongée dans une crise politique très violente. Des groupes armés montent dans le pays. Le président Jean-Bertrand Aristide est accusé de violer un certain nombre de droits humains, d’avoir des gangs qui sont à sa solde. Donc on a une situation qui est très compliquée. Les Etats-Unis et la France, en février 2004, vont finalement exiler le président haïtien en Afrique et ont toujours nié que c’était un coup, ont toujours nié aussi qu’il y avait un lien entre la demande de restitution et cette opération. Un ancien ambassadeur français, ambassadeur à l’époque, nous a cependant dit que pour lui cela était précisément un coup et lorsqu’on lui a demandé s’il y avait selon lui un lien entre la demande de restitution et ce coup, il nous a répondu qu’il y avait probablement un peu un lien.

Présentateur
Et tout cela est à lire dans le New York Times, en français, en anglais et en créole, je crois aussi, puisque vous avez tout traduit et diffusé dans un grand journal haïtien pour que la population puisse avoir accès à ces révélations. Merci infiniment, Constant Méheu, journaliste au New York Times, de nous avoir éclairé.

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