NouvellesPolitique

L’empoisonnement au chlordécone aux Antilles : un scandale sanitaire.

La chlordécone, pesticide organochloré utilisé massivement en Martinique pendant plusieurs décennies, a provoqué l’un des plus graves scandales sanitaires de l’histoire française. Plus de 80 % de la population antillaise présente encore des traces de cette substance dans le sang, selon les premiers résultats de l’étude Kannari 2, publiés par Santé Publique France le 24 juin 2026. Les terres demeurent imprégnées de ce polluant organique persistant, les eaux restent contaminées et la quasi-totalité des habitants des deux départements d’outre-mer en subissent les conséquences sanitaires.

L’avocat Harry Durimel résume la situation en ces termes : « La logique qui a prévalu, c’est le fric avant la santé. » Une phrase qui illustre le sentiment largement partagé aux Antilles d’avoir été sacrifié sur l’autel des intérêts économiques.

L’origine du chlordécone et son utilisation aux Antilles

Aux Antilles, la culture de la banane occupe une place centrale dans l’économie. Un insecte ravageur, le charançon noir du bananier (Cosmopolites sordidus), constitue une menace sérieuse pour cette production. Ce parasite s’attaque au rhizome de la plante, dévore les racines et provoque la chute du pied lorsque le régime de bananes atteint un certain poids.

L’entreprise américaine Allied Chemical, basée à Hopewell en Virginie, développe une molécule destinée à éradiquer ce charançon : la chlordécone, commercialisée sous le nom de Képone. Ce produit appartient à la famille des pesticides organochlorés, des polluants organiques persistants qui demeurent dans les sols et les eaux sur de très longues périodes. La chlordécone ne remonte pas dans la sève des plantes, ce qui signifie que les fruits se développant en hauteur, comme la banane, ne sont pas directement contaminés. En revanche, les légumes racines cultivés au sol — patate douce, igname et autres tubercules — absorbent le poison.

Des alertes ignorées pendant des décennies

En France, la Commission des toxiques du ministère de l’Agriculture refuse par deux fois l’homologation du Képone à la fin des années 1960, en raison de sa nocivité avérée. Le produit est classé au tableau A des substances toxiques. Pourtant, en 1972, une autorisation provisoire de mise sur le marché est accordée, alors que Jacques Chirac occupe le poste de ministre de l’Agriculture. Cette autorisation est renouvelée chaque année par la suite.

Au milieu des années 1970, un scandale éclate aux États-Unis. Les ouvriers de l’usine de production du Képone en Virginie développent de nombreuses pathologies. Des analyses révèlent une contamination massive des sols et de la rivière voisine. La pêche est interdite dans la baie de Chesapeake. Un procès aboutit à la condamnation de l’industriel, et les États-Unis interdisent totalement la fabrication, l’utilisation, la distribution et la commercialisation du chlordécone sur leur territoire.

À la même époque, les rapports scientifiques de Snegaroff et Kermarrec documentent une pollution des sols et des nappes phréatiques aux Antilles. En 1979, l’Organisation mondiale de la santé classe la molécule comme cancérigène possible pour l’homme. De nombreux pays interdisent alors son utilisation.

Malgré l’ensemble de ces signaux d’alerte, le chlordécone continue d’être utilisé aux Antilles pendant encore quinze ans. Le Curlone, pesticide à base de chlordécone, remplace le Képone au début des années 1980. Des dérogations ministérielles sont accordées dans les années 1990 pour préserver la productivité de la monoculture bananière.

Un modèle économique hérité de la période coloniale

La compréhension de ce scandale nécessite un éclairage historique. Avant la banane, les champs de canne à sucre recouvraient l’ensemble des terres agricoles antillaises. L’économie sucrière des plantations a enrichi les premiers colons grâce au travail des esclaves. Ce système a façonné durablement la structure économique des Antilles tout en contribuant à la prospérité des ports négriers de Nantes, Bordeaux et La Rochelle.

L’historien Maël Lavenaire, spécialiste des inégalités raciales à la London School of Economics, analyse cette continuité : « Le socle de cette économie de plantation, c’est qu’elle est destinée à enrichir la métropole. Elle repose sur une monoculture. L’idée d’exploiter de manière massive le foncier et de le destiner à des productions d’exportation. On a, dès le départ, l’idée que ces territoires sont liés à des finalités extérieures et non à des besoins locaux. »

Lorsque les Antilles deviennent des départements français, ce modèle économique perdure. La banane se substitue progressivement à la canne à sucre, mais la logique demeure identique : une monoculture tournée vers l’exportation. Les Blancs créoles possèdent encore 90 % des terres agricoles. L’agriculture vivrière peine à se développer faute d’espace disponible. Comme le souligne le journaliste essayiste Guy Flandrina : « Les bananiers ont une puissance financière extraordinaire parce qu’ils contrôlent le fret. Tout ce qui part de ce pays est contrôlé par eux, tout ce qui arrive dans ce pays est contrôlé par eux. »

Un désastre sanitaire reconnu tardivement

Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que l’ampleur du désastre sanitaire soit révélée publiquement. Les légumes racines des jardins créoles se révèlent impropres à la consommation. Les œufs sont contaminés. Les pêcheurs ne peuvent plus exercer leur métier en raison de l’empoisonnement des crustacés et des poissons. La Martinique et la Guadeloupe enregistrent un taux record de cancer de la prostate, pathologie dont le lien avec l’exposition au chlordécone a été scientifiquement établi.

Une justice qui laisse un goût amer

Sur le plan judiciaire, l’issue demeure décevante pour les victimes. En 2023, après seize années d’instruction, la justice prononce un non-lieu. Le 22 juin 2026, le verdict du procès en appel confirme cette décision après vingt ans d’enquête. Toutefois, les victimes refusent de se résigner et poursuivent leur combat judiciaire.

En septembre 2025, le ministère de la Santé a mis en ligne le site « Chlordécone : portail d’information et de ressources », destiné à fournir des contenus pratiques pour s’informer et se protéger face au risque chlordécone. Une mesure jugée nécessaire mais tardive par de nombreux Antillais, pour qui cette affaire illustre un traitement inégalitaire résumé par cette formule : « Nous sommes des Français entièrement à part au lieu d’être des Français à part entière. »

Newsletter
InfoMartinique

Pour ne rien manquer de l'actualité en Martinique.

Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.