La CTM face à une dette d’un milliard d’euros : un rapport alarmant de la Chambre régionale des Comptes.
La Chambre régionale des Comptes (CRC) vient de publier un rapport particulièrement sévère sur la situation financière et administrative de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM). Ce document, transmis au président de l’exécutif début août, couvre la période 2020-2026 et apporte un éclairage nouveau sur les nombreux dysfonctionnements observés cette année, qu’il s’agisse des manifestations liées aux retards d’allocations, des alertes concernant les satellites administratifs, ou d’autres problèmes qui se sont accumulés.
Une situation financière qualifiée de critique
Selon la CRC, la situation de la CTM est aujourd’hui critique. L’institution s’est penchée aussi bien sur les liquidités disponibles que sur la manière dont les chiffres sont présentés dans les comptes officiels. Le constat est sans appel : la dette de la collectivité a progressé de 28 % entre 2021 et 2024, pour atteindre 1 milliard d’euros en 2026. Ce montant correspond, chiffre frappant, au budget total de la collectivité territoriale.
Le taux d’endettement s’élève désormais à 94 % des recettes de la collectivité. Pour donner une image concrète de cette proportion, cela équivaudrait, à l’échelle d’un foyer, à consacrer 94 % de ses revenus au seul remboursement de crédits contractés.
Des délais de paiement largement supérieurs aux normes
Le rapport met également en lumière des délais de paiement hors norme. La collectivité règle aujourd’hui ses fournisseurs, entreprises partenaires et même certaines prestations sociales avec un retard moyen de 131 jours, alors que la tolérance réglementaire pour ce type d’organisme est fixée à un mois. Ce décalage aggrave mécaniquement la situation financière, la CTM devant s’acquitter d’intérêts moratoires et d’indemnités venant s’ajouter aux sommes dues.
Face à ces retards, un nombre croissant de créanciers choisissent de s’adresser directement au préfet, qui dispose du pouvoir d’ordonner des « mandatements d’office ». La CRC relève à ce sujet une hausse de 300 % du nombre de dossiers déposés en ce sens, soit une multiplication par six en cinq ans.
Un endettement en hausse constante depuis la fusion
Ce problème d’endettement n’est pas nouveau : il avait déjà été signalé par la CRC dans son précédent rapport, portant sur la période 2015-2020, correspondant aux premières années de la collectivité territoriale sous la mandature d’Alfred Marie-Jeanne. La différence majeure réside dans la trajectoire observée : à cette époque, les finances s’amélioraient progressivement. La capacité de désendettement, qui s’élevait à 12,5 années lors de la fusion région/département en 2015, était redescendue à 6,2 années en 2019, avant de remonter à 9,8 années au moment du plan de relance post-Covid.
Aujourd’hui, selon les calculs de la CRC, cette dette ne pourra être totalement apurée avant 20 ans. L’institution souligne dans son rapport que « la CTM a fait le choix de reporter le remboursement de la lourde charge de la dette sur les générations futures ».
Les causes identifiées par la Chambre régionale des Comptes
D’après l’analyse de la CRC, cette crise financière résulte de plusieurs facteurs combinés. En premier lieu, une politique d’investissement ambitieuse, financée par un recours systématique à l’emprunt. S’y ajoute une planification et une organisation administrative jugées déficientes. Le rapport pointe également certaines dépenses difficilement justifiables dans un contexte de crise budgétaire, à l’image d’une augmentation de 192 % par an des frais de missions et de déplacements.
Il est important de noter que certains dysfonctionnements relevés par la CRC sont antérieurs à la mandature actuelle de Serge Letchimy. Le précédent rapport faisait déjà état de comptes peu fiables et d’un manque d’organisation administrative. Cinq années plus tard, la CRC constate que ses recommandations n’ont pas été appliquées, ou l’ont été de manière tardive et précipitée.
De son côté, l’exécutif de la CTM met en avant la baisse continue des dotations de l’État comme facteur aggravant, un élément que la CRC confirme partiellement : elle observe une diminution moyenne de 2,5 % par an, avec une contraction de 7,4 % des dotations sur la période 2021-2024. Le ralentissement du marché immobilier local, qui alimente les recettes de la collectivité via différentes taxes, a également entraîné une perte de 23 millions d’euros. Enfin, le financement quasi autonome de 19 satellites administratifs par la collectivité pèse lourdement sur le budget, la crise traversée par Martinique Transport en constituant l’illustration la plus frappante.
Les pistes de redressement envisagées
Face à ce constat, la Collectivité Territoriale s’est engagée à mettre en œuvre l’ensemble des recommandations formulées par la Chambre, avec un objectif de redressement des comptes fixé à 2030. La CRC estime que ce redressement demeure possible si les mesures annoncées sont effectivement appliquées. Un plan détaillé doit être présenté lors de la séance plénière du 24 septembre.
Ces pistes de redressement risquent cependant de susciter des débats. La CRC recommande une meilleure organisation des services et de la gestion comptable, une réduction du financement des satellites administratifs, ainsi qu’une politique d’économies portant sur les dépenses d’investissement, de fonctionnement et de personnel. L’institution préconise également une hausse de la fiscalité, la CTM envisageant d’augmenter les taxes d’immatriculation, de tabac, de succession, ainsi que l’octroi de mer.
Il convient de souligner que les recettes issues de l’octroi de mer, payé par les consommateurs sur les produits, avaient déjà augmenté de 10 millions d’euros en 2025, coïncidant avec la signature du protocole « vie chère ». Interrogé sur ce rapport, le président de l’exécutif de la CTM a indiqué souhaiter réserver ses observations et commentaires à la séance plénière du 24 septembre.

